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Photographie animalière : la triche planquée derrière le cliché parfait

Des photographes attendent dans des affûts, parfois payants, qu’un animal, attiré par du poisson ou carcasses déposés exprès, vienne devant son appareil. – © Camille Jacquelot / Reporterre

Animaux mis en scène, carcasses pour les attirer… De nombreux photographes animaliers trichent pour faire la photo parfaite. Dont certains lauréats de grands prix.

Il était une fois l’histoire d’amitié entre un ours et une louve, chassant coude-à-coude au cœur d’une tourbière. Un « Roméo et une Juliette improbables », que le destin aurait décidé d’unir. Oubliez les apparences, ce conte est monté de toutes pièces. Il y a quelques mois, Pierre Girard écrivait à Reporterre sa sidération. Parti étudier les ursidés en Carélie du Nord, contrée reculée de Finlande, ce naturaliste en herbe a entraperçu un pan étonnant des coulisses de la photographie animalière : « De grands noms du métier trichent, et j’en ai la preuve. »

À l’autre bout du fil, agitation et amertume s’entrelacent dans la voix de l’homme. Il décrit un système bien rodé de cabanes (des affûts), louées par de célèbres photographes, en lisière d’une forêt boréale. « Un employé débarque en motoneige, avec deux cadavres de cochons dans la remorque. Il les accroche à un arbre pour empêcher les prédateurs de s’en aller avec. » Du saumon et des croquettes pour chien sont enfouis tout autour, pour inciter les gloutons, les ours et les loups à gratter la terre. Et ce, bien entendu, dans l’axe parfait des objectifs.

Aussi méconnue soit-elle, cette pratique séduit un grand nombre de photographes… parmi les plus primés. Du 16 au 19 novembre, la Haute-Marne accueille le festival international de la discipline. À l’honneur cette année, Olivier Larrey signe l’affiche de cette 26e édition. Parrain du rendez-vous, le Français a déjà remporté le Grand Prix du concours en 2021. Son chef-d’œuvre immortalisait la fuite d’un glouton, poursuivi par un corbeau au beau milieu d’une tempête. Un ballet insolite observé à l’endroit même décrit par Pierre Girard.

 

« Faire un cliché correct de cet animal, ça prend au moins dix ans sans artifice, estime Neil Villard, photographe suisse. Ça devrait être la quête d’une vie, pas de trois jours. » En 2010, lui aussi a goûté aux affûts finlandais. « Un mec m’a filé un sac de croquettes et m’a laissé me démerder. » À peine celles-ci répandues, un plantigrade pointait déjà le bout de son museau, attiré par la nourriture. « Et là, ça a été un choc. Je me suis dit : “Merde, t’as vendu ton âme au diable.” J’étais écœuré, je venais de perdre tout sens à mon travail. »

Face à ces récits, le portrait fantasmé du photographe animalier vacille. Le baroudeur trimbalant son paquetage en quête d’indices semble loin. L’humidité de l’humus imprégnant le corps immobile, camouflé au pied d’un arbre, aussi.

Alors certains taisent les dessous de leur travail. Au lendemain de sa consécration, Olivier Larrey a publié l’image couronnée sur le réseau social Instagram. Ce, sans jamais mentionner le dispositif d’appât utilisé. « Dès que j’ai commenté le post, il a supprimé mon message et m’a bloqué », se souvient Pierre Girard.

 

À l’intérieur des affûts, des lits et parfois même des douches et des toilettes sont mis à disposition des clients. Capture d’écran YouTube/Geoff Cooper

Le photographe est loin d’être le seul à participer à cette supercherie. Primé onze fois au prestigieux concours Wildlife Photographer of the Year, le Suédois Staffan Widstrand a recours aux mêmes pratiques, tout comme le Finlandais Niko Laurila (54 600 abonnés sur Instagram), Elias Kalliola (64 600 abonnés sur Instagram) ou encore le photographe Lassi Rautiainen, également gérant des affûts en question. Et la liste est encore longue.

« Ça m’écœure profondément, décrit la photographe professionnelle Myriam Dupouy. À défaut d’avoir de l’admiration, il faut avoir du respect pour la vie sauvage. Comment ces personnages osent-ils exposer un tel travail, voire le présenter en concours ? » À ses yeux, ces images n’ont guère plus de valeur que celles prises dans les zoos. Maintes fois jurée dans de grandes compétitions, elle assure que les débats s’enveniment souvent à l’heure de choisir entre les candidatures.

Un secret de polichinelle

Alors que savent réellement les jurés de ces recettes discutables ? L’année où Olivier Larrey fut désigné lauréat, son homologue Louis-Marie Préau présidait la commission : « Et il y a certaines images que j’ai éliminées d’emblée », certifie-t-il. Notamment, celles prises dans des affûts payants où l’on appâte les sujets avec de la nourriture. « On les repère souvent au premier coup d’œil. Et entre nous, être primé pour une photo où l’on n’a rien fait, ça pose problème. »

Simple erreur de jugement ou mensonge manifeste ? Une chose est sûre, le travail d’Olivier Larrey a visiblement échappé à cet écrémage. Et lorsqu’on le lui fait remarquer, le président du jury se mure dans un silence embarrassant : « Lui, c’est un vrai pro, ânonne-t-il. Il jouit d’une réelle liberté là-bas et peut choisir sa position. Il y a un vrai travail d’auteur. » Sans même plaider la mégarde ou l’oubli, Louis-Marie Préau change donc diamétralement de discours : « Je ne suis pas un ayatollah. Aujourd’hui, il n’y a que des extrémistes. Le nourrissage, je ne suis pas forcément contre. Je l’ai moi-même pratiqué. »

« Une image est belle, point. Il n’y a pas à polémiquer »

Même son de cloche du côté de Christophe Pereira, le directeur du festival de Montier-en-Der. Connaissait-il les conditions de prise de vue du grand cru 2021 ? « Je ne veux pas répondre à cette question », dit-il au téléphone. Et celles de l’affiche de 2023 ? Tout ce qu’il peut en dire, c’est qu’il ne regrette pas ce choix et peut se regarder dans une glace : « Nous ne sommes pas les renseignements généraux. Et puis quelle différence y a-t-il avec quelqu’un qui mettrait un nichoir au pas de sa porte pour photographier les chardonnerets ? » Le mot d’ordre est clair : « Une image est belle, point. Il n’y a pas à polémiquer », assume Christophe Pereira.

Au fil des discussions, le directeur et le président du jury finissent par l’admettre : tous deux ont agi en pleine conscience. Dans sa communication officielle, le festival international présente pourtant l’éthique comme « une notion indécrottable de son identité ». En 2021, le Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw) et la marque d’objectifs Tamron ont élaboré une Charte de la photo animalière. Conçu comme une ligne de conduite soucieuse du bien-être animal, ce texte invite à « ne pas nourrir ou appâter les animaux ». Il a été relayé par le festival.

Les saumons vivent dans les prairies

Olivier Larrey joue, lui, la carte de l’honnêteté. Le quadragénaire considère qu’il n’existe aucune alternative au nourrissage pour observer ces mythiques créatures que sont ours et loups. Or, ne plus les photographier les condamnerait à une dangereuse invisibilisation : « Si plus personne ne s’émeut des persécutions dont ils font l’objet, que deviendront-ils ? Des aphrodisiaques pour de riches chinois ? » écrivait-il dans un échange de courriels avec Pierre Girard, que Reporterre a pu consulter.

« Je ne crois pas du tout à la mise sous cloche de la nature, détaille-t-il au téléphone. Ces images ont un rôle éducatif essentiel. » Olivier Larrey décrit l’émerveillement des enfants rencontrés dans les écoles, devant les images de ces prédateurs iconiques. Une émotion susceptible de semer des graines, et de créer de futurs ambassadeurs de la cause animale. « Grâce à ça, je peux leur parler de la faune de leur jardin. C’est un point d’entrée pour s’intéresser aux mésanges, aux hirondelles, aux hérissons… »

 

Jamais visibles sur les images primées, des carcasses de cochons permettent d’attirer les prédateurs près des photographes

La fin justifie-t-elle les moyens ? Certainement pas, aux yeux de Vincenzo Penteriani. Chercheur espagnol spécialiste de l’ours pour l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), il affirme que mettre à disposition une nourriture facile et prévisible entraîne des regroupements d’individus artificiels… et préjudiciables.

« Les effets collatéraux sont nombreux : augmentation des combats, propagation de maladies, modification des rythmes d’activité quotidiens et saisonniers… Voire même infanticides, si les femelles suitées [ayant des petits] y rencontrent des mâles adultes en période d’accouplement. »

« Comment se douter d’une telle supercherie ? »

Bien souvent, les mets proposés ne sont pas adaptés, à l’image des croquettes pour chien, ou bien de mauvaise qualité, « avec des saumons d’élevage remplis de produits chimiques ». Par ailleurs, les oursons apprennent à dépendre de ces ressources anthropiques : « Cela peut avoir des répercussions dramatiques lorsqu’ils quitteront leur mère, précise Vincenzo Penteriani. Surtout s’ils pensent que les saumons vivent dans les prairies ouvertes. »

Autre aspect non négligeable : l’accoutumance aux humains, aussi dangereuse pour les uns que pour les autres. Des années durant, le Suisse Neil Villard s’est accroché au rêve fou de capturer le tigre de Sibérie dans son boîtier. « Je suis resté des heures et des heures perché dans un arbre. Les conditions étaient terribles, sourit-il aujourd’hui. C’était un défi spectaculaire… et je n’y suis pas parvenu. »

S’il éprouve quelques frustrations, le photographe ne regrette pas d’avoir travaillé sans artifice : « Cette espèce vit loin des humains pour une bonne raison : la cohabitation est impossible. L’attirer avec des appâts, c’est prendre le risque qu’il se rapproche de nous. Tous les efforts de conservation seraient alors aussitôt détruits… juste pour une image. »

Interrogé sur ce point, Olivier Larrey concède ne pas connaître le coût précis d’une telle intrusion dans la vie de ces mammifères. « Ce que je vois, c’est qu’ils échappent à quelque chose de beaucoup plus grave… Le coup de fusil ! Alors entre manger quelques petits aliments donnés par l’Homme et une balle, je pense qu’il n’y a pas photo. »

Récits volés

Pour exister sur les réseaux sociaux, les photographes doivent jouer le jeu des algorithmes. Autrement dit, publier quotidiennement du contenu pour se départager de la concurrence grandissante. « Et puis le public veut avoir accès à tout, tout de suite, déplore le photographe Camille Poirot. Ce mode de consommation pousse certains vers une productivité exacerbée, quitte à recourir à des pratiques aux antipodes de ce que devrait être notre métier. »

Au-delà des affûts appâtés, « des sortes de fermes à lynx existent en République tchèque », témoigne le youtubeur et caméraman Fabien Wohlschlag. Les spécimens étant dressés à prendre la pose sur tel ou tel rocher, les photographes n’ont plus qu’à appuyer sur le déclencheur.

Un concept aussi adopté aux États-Unis, pour les pumas : « Le pire dans l’histoire, c’est que certains volent aux photographes éthiques les récits d’aventure et de confrontation à soi-même dont ils se sont privés, poursuit-il. Le public est naïf, mais comment se douter d’une telle supercherie ? »

It’s with great sadness we’re letting you know that after a careful investigation into the image ‘The night raider’, we have disqualified the photograph. It was the winner of the 2017 Animals in Their Environment category. More info here : https://t.co/fsgHzUS83Q pic.twitter.com/dFPuiKZJzS

— Wildlife Photographer of the Year (@NHM_WPY) April 27, 2018

Autre exemple de supercherie, en 2017, le Brésilien Marcio Cabral fut l’heureux vainqueur de l’honorable compétition internationale Wildlife Photographer of the Year. Seulement, à l’issue d’une enquête minutieuse quelques mois plus tard, son prix lui fut retiré. Le fourmilier s’attaquant à une termitière luminescente, sur son cliché nocturne, était en fait… empaillé.

Dans la catégorie des grenouilles tropicales aux positions délirantes, l’Asie du Sud-Est excelle. Empilées les unes sur les autres, à cheval sur un insecte ou se servant d’un champignon en guise de parapluie… Les batraciens redoublent d’imagination. Ou plutôt ceux qui les sortent du congélateur : « Si ça ne les tue pas, ça les endort suffisamment pour que les photographes puissent les placer à leur convenance », précise Camille Poirot.

D’autres professionnels font d’elles des marionnettes, en perçant leurs doigts palmés avec du fil de fer, détaille Myriam Dupouy. Des procédés aussi utilisés sur les souris et les papillons.

Alan McFadyen, un photographe, a passé 4 200 heures dans la nature et a réalisé 720 000 photos pendant 6 ans avant d’avoir le cliché qu’il voulait : un marin pêcheur qui « plonge » parfaitement dans l’eau. pic.twitter.com/6cf6OKBoH7

— Bouteflikov™ (@Bouteflikov) June 8, 2022

Plus près d’ici, des photographes condamnent à une mort quasi certaine les martins-pêcheurs ayant le malheur de croiser leur route. En 2015, l’Écossais Alan McFadyen a immortalisé le plongeon du petit oiseau bleu et roux, le bec à fleur d’eau juste avant qu’il ne saisisse un alevin. Un cliché unique, sans la moindre éclaboussure. Il aura fallu 4 200 heures et 720 000 tentatives à l’artiste pour parvenir à une telle performance.

« Désormais, beaucoup tentent de l’imiter, en installant des aquariums au ras de l’eau pour attirer les volatiles, dit Fabien Wohlschlag. Sauf qu’en plongeant à pic, les martins-pêcheurs se mangent la vitre, se brisent le bec et s’écrasent. »

Triste à observer, ce tournant de la discipline résulte notamment des difficultés financières auxquelles font face certains professionnels. « Qui aujourd’hui peut se permettre de travailler dix ans sur les loups, en ne sortant que trois ou quatre images ? Uniquement les photographes richissimes, argumente Olivier Larrey. Soyons pragmatiques. » À chacun d’établir la délicate frontière entre éthique et rentabilité.